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Ok, je concède que ce n'est pas un sujet très 'psy' mais je ne résiste pas à la tenation de partager avec vous plus d'information sur ce prof de fac et chercheur génialissime.
D'abord, voici la traduction en français de son texte Bullshit Jobs, paru en 2013 dans Strike ! mag (un journal anarchiste, aujourd'hui malheureusement plus en circulation). Même si cet article a maintenant 13 ans, je trouve que sa portée et son message sont plus percutants que jamais. Apparemment, l'onde de choc provoquée par l'article a d'ailleurs pris de court la revue : le serveur de leur site web a sauté à répétition sous l'avalanche de millions de connexions, propulsant instantanément ce petit périodique autonome londonien au cœur de la discussion publique mondiale.
Par David Graeber
C’est un peu comme si quelqu'un, quelque part, inventait des emplois inutiles uniquement dans le but de continuer à nous faire tous travailler.
En 1930, John Maynard Keynes prédisait que la technologie aurait suffisamment progressé d’ici la fin du siècle pour que des pays comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis atteignent une semaine de travail de 15 heures. Il y a toutes les raisons de penser qu'il avait raison. Sur le plan technologique, nous en sommes tout à fait capables. Et pourtant, cela ne s'est pas produit. Au lieu de cela, la technologie a été mobilisée pour trouver des moyens de nous faire tous travailler davantage. Pour y parvenir, il a fallu créer des emplois qui sont, de fait, inutiles. Des pans entiers de la population, en Europe et en Amérique du Nord en particulier, passent toute leur vie active à accomplir des tâches dont ils pensent secrètement qu'elles n'ont pas vraiment besoin d'être faites. Le préjudice moral et spirituel causé par cette situation est profond. C'est une cicatrice sur notre âme collective. Pourtant, pratiquement personne n'en parle.
Pourquoi l'utopie promise par Keynes – encore ardemment attendue dans les années 1960 – ne s'est-elle jamais concrétisée ? Le discours convenu aujourd'hui est qu'il n'avait pas anticipé l'essor massif du consumérisme : face au choix entre moins d'heures de travail et plus de gadgets et de plaisirs, nous aurions collectivement choisi la seconde option. Cela fait un joli conte moral, mais la moindre réflexion montre que cela ne peut pas être vrai. Certes, nous avons assisté à la création d'une infinie variété de nouveaux emplois et de nouvelles industries depuis les années 1920, mais très peu ont un rapport quelconque avec la production et la distribution de sushis, d'iPhones ou de baskets à la mode.
Quels sont donc précisément ces nouveaux emplois ? Un rapport récent comparant l'emploi aux États-Unis entre 1910 et 2000 nous en donne une image claire (et qui trouve un écho quasi identique au Royaume-Uni). Au cours du siècle dernier, le nombre de travailleurs employés comme domestiques, dans l'industrie et dans le secteur agricole s'est effondré de manière spectaculaire. Dans le même temps, les effectifs des « professions libérales et cadres, employés de bureau, commerciaux et travailleurs du secteur des services » ont triplé, passant « d'un quart à trois quarts de l'emploi total ». En d'autres termes, les emplois productifs ont, comme prévu, été largement automatisés (même si l'on prend en compte les ouvriers de l'industrie à l'échelle mondiale, y compris les masses laborieuses en Inde et en Chine, ces travailleurs ne représentent toujours pas un pourcentage de la population mondiale aussi élevé qu'autrefois).
Mais au lieu de permettre une réduction massive du temps de travail afin de libérer la population mondiale pour qu'elle puisse poursuivre ses propres projets, plaisirs, visions et idées, nous avons assisté au gonflement, non pas tant du secteur des « services », mais plutôt du secteur administratif, allant jusqu'à la création d'industries entières totalement nouvelles comme les services financiers ou le télémarketing, ou l'expansion sans précédent de secteurs tels que le droit des affaires, l'administration universitaire et hospitalière, les ressources humaines et les relations publiques. Et ces chiffres ne prennent même pas en compte toutes les personnes dont le travail consiste à fournir un soutien administratif, technique ou de sécurité à ces industries, ni d'ailleurs toute la panoplie d'activités auxiliaires (toiletteurs pour chiens, livreurs de pizza de nuit) qui n'existent que parce que tous les autres passent tellement de temps à travailler dans toutes les premières.
C’est ce que je propose d’appeler les « bullshit jobs » (ou « jobs à la con »).
C’est comme si quelqu'un inventait des emplois inutiles uniquement dans le but de nous faire tous travailler. Et c'est précisément là que réside le mystère : dans le capitalisme, c'est exactement ce qui n'est pas censé se produire. Bien sûr, dans les anciens États socialistes inefficaces comme l'Union soviétique, où l'emploi était considéré à la fois comme un droit et un devoir sacré, le système créait autant d'emplois que nécessaire (c'est pourquoi, dans les grands magasins soviétiques, il fallait trois employés pour vendre un morceau de viande). Mais, évidemment, c'est précisément le genre de problème que la concurrence sur le marché est censée régler. Selon la théorie économique, du moins, la dernière chose qu'une entreprise en quête de profit va faire, c'est de jeter de l'argent par les fenêtres pour rémunérer des travailleurs dont elle n'a pas réellement besoin. Et pourtant, d'une manière ou d'une autre, cela arrive.
Alors que les entreprises se livrent à des restructurations impitoyables, les licenciements et les cadences accrues retombent invariablement sur cette catégorie de personnes qui fabriquent, déplacent, réparent et entretiennent réellement les choses. Par une étrange alchimie que personne ne parvient tout à fait à expliquer, le nombre de gratte-papiers salariés semble en fin de compte augmenter, et de plus en plus d'employés se retrouvent, un peu comme les travailleurs soviétiques en réalité, à faire des semaines de 40 voire 50 heures sur le papier, mais à travailler effectivement 15 heures, tout comme Keynes l'avait prédit, puisque le reste de leur temps est consacré à organiser des séminaires de motivation ou à y assister, à mettre à jour leur profil Facebook ou à télécharger des séries télévisées.
La réponse n'est manifestement pas d'ordre économique : elle est morale et politique. La classe dirigeante a compris qu'une population heureuse et productive disposant de temps libre représente un danger mortel (songez à ce qui a commencé à se produire dès que l'on s'en est simplement approché dans les années 1960). Et, d'un autre côté, le sentiment que le travail est une valeur morale en soi, et que quiconque n'est pas disposé à se soumettre à une discipline de travail intense pendant la majeure partie de ses heures d'éveil ne mérite rien, lui est extraordinairement commode.
Un jour, alors que je contemplais la prolifération apparemment sans fin des tâches administratives dans les départements universitaires britanniques, j'ai imaginé une vision possible de l'enfer. L'enfer est un ensemble d'individus qui passent le plus clair de leur temps à travailler sur une tâche qu'ils n'aiment pas et pour laquelle ils ne sont pas particulièrement doués. Imaginons qu'ils aient été embauchés parce qu'ils étaient d'excellents ébénistes, puis qu'ils découvrent qu'on attend d'eux qu'ils passent une grande partie de leur temps à faire frire du poisson. La tâche n'a même pas vraiment besoin d'être accomplie – ou du moins, il n'y a qu'une quantité très limitée de poissons à frire. Pourtant, d'une manière ou d'une autre, ils deviennent tous tellement rongés par le ressentiment à l'idée que certains de leurs collègues puissent passer plus de temps à fabriquer des meubles, sans assumer leur part de responsabilité dans la friture du poisson, que bientôt des piles infinies de poissons inutiles et mal cuits s'accumulent partout dans l'atelier, et c'est tout ce que quiconque fait réellement.
Je pense qu'il s'agit là d'une description assez fidèle des dynamiques morales de notre propre économie.
À présent, j'ai conscience qu'un tel argument se heurtera à des objections immédiates : « Qui êtes-vous pour décréter quels emplois sont vraiment "nécessaires" ? Qu'est-ce qui est nécessaire, d'ailleurs ? Vous êtes professeur d'anthropologie, en quoi est-ce un "besoin" ? » (Et de fait, bon nombre de lecteurs de tabloïds considéreraient l'existence même de mon métier comme l'archétype de la dépense sociale inutile.) Et à un certain niveau, c'est évidemment vrai : il ne peut y avoir de mesure objective de la valeur sociale.
Je n'aurais pas la prétention de dire à quelqu'un qui est convaincu d'apporter une contribution utile au monde qu'en réalité, ce n'est pas le cas. Mais qu'en est-il de ceux qui sont eux-mêmes convaincus que leur travail n'a aucun sens ? Il n'y a pas si longtemps, j'ai repris contact avec un ami d'école que je n'avais pas vu depuis mes douze ans. J'ai été stupéfait de découvrir qu'entre-temps, il était d'abord devenu poète, puis chanteur d'un groupe de rock indépendant. J'avais entendu certaines de ses chansons à la radio sans me douter un seul instant que l'interprète était quelqu'un que je connaissais. Il était manifestement brillant, novateur, et son travail avait incontestablement embelli la vie de gens à travers le monde. Pourtant, après deux albums sans succès commercial, il a perdu son contrat et, accablé de dettes et père d'une petite fille qui venait de naître, il a fini, selon ses propres termes, par « faire le choix par défaut de tant de gens sans repères : faire du droit ». Aujourd'hui, il est avocat d'affaires dans un grand cabinet new-yorkais. Il a été le premier à admettre que son travail était totalement dénué de sens, n'apportait rien au monde et, selon sa propre estimation, ne devrait tout simplement pas exister.
On pourrait se poser bien des questions à ce propos, à commencer par celle-ci : que révèle sur notre société le fait qu'elle semble générer une demande extrêmement limitée de poètes et de musiciens de talent, mais une demande apparemment infinie de spécialistes du droit des affaires ? (Réponse : si 1 % de la population contrôle la majeure partie des richesses disponibles, ce que nous appelons « le marché » reflète ce que ces personnes jugent utile ou important, et rien d'autre.) Mais plus encore, cela démontre que la plupart des gens qui occupent ces postes en ont parfaitement conscience. En fait, je ne suis pas certain d'avoir jamais rencontré un avocat d'affaires qui ne pensait pas que son boulot était bidon. Il en va de même pour la quasi-totalité des nouveaux secteurs évoqués plus haut. Il existe toute une classe de professionnels salariés qui, si vous les croisez lors d'une soirée et que vous leur dites que vous faites quelque chose qui peut sembler intéressant (anthropologue, par exemple), chercheront à éviter totalement d'aborder leur propre travail. Offrez-leur quelques verres, et ils se lanceront dans des tirades sur l'inutilité et la stupidité profondes de leur emploi.
Il y a là une profonde violence psychologique. Comment peut-on même commencer à parler de dignité du travail quand on sent secrètement que son métier ne devrait pas exister ? Comment cela pourrait-il ne pas engendrer un sentiment de rage et de profond ressentiment ? Pourtant, c'est le génie singulier de notre société que ses dirigeants aient trouvé le moyen, tout comme dans l'histoire des cuiseurs de poisson, de s'assurer que cette rage se tourne précisément contre ceux qui ont la chance d'effectuer un travail qui a du sens. Par exemple : dans notre société, il semble y avoir une règle générale selon laquelle plus un travail profite de manière évidente aux autres, moins il a de chances d'être rémunéré. Là encore, une mesure objective est difficile à établir, mais un moyen simple de s'en faire une idée consiste à se demander : que se passerait-il si toute cette classe de personnes venait purement et simplement à disparaître ? Quoi que l'on pense des infirmières, des éboueurs ou des mécaniciens, il est évident que s'ils venaient à se volatiliser, les conséquences seraient immédiates et catastrophiques. Un monde sans enseignants ou sans dockers se retrouverait vite en péril, et même un monde sans auteurs de science-fiction ou sans musiciens de ska serait indéniablement moins attrayant. En revanche, on ne voit pas très bien en quoi l'humanité souffrirait si tous les dirigeants de fonds de capital-investissement, lobbyistes, consultants en relations publiques, actuaires, télévendeurs, huissiers ou conseillers juridiques disparaissaient de la même façon (beaucoup soupçonnent même que la situation pourrait s'en trouver nettement améliorée). Pourtant, en dehors d'une poignée d'exceptions souvent mises en avant (les médecins), la règle se vérifie de manière surprenante.
Plus pervers encore, il semble y avoir un sentiment largement partagé que les choses doivent être ainsi. C'est l'une des forces cachées du populisme de droite. On l'observe quand la presse à scandale attise le ressentiment contre les employés du métro londonien pour avoir paralysé la ville lors de conflits salariaux : le simple fait que ces agents puissent paralyser Londres prouve que leur travail est réellement indispensable, mais c'est précisément cela qui semble agacer les gens. C'est encore plus flagrant aux États-Unis, où les républicains ont réussi avec un brio remarquable à mobiliser la rancœur contre les enseignants ou les ouvriers de l'automobile (et non, fait révélateur, contre les administrateurs scolaires ou les cadres de l'industrie automobile, qui sont pourtant à l'origine des problèmes) en raison de leurs salaires et avantages sociaux supposément démesurés. C'est comme si on leur disait : « Mais vous avez la chance d'enseigner à des enfants ! Ou de fabriquer des voitures ! Vous avez de vrais métiers ! Et par-dessus le marché, vous avez le culot d'exiger des retraites et une assurance maladie dignes de la classe moyenne ? »
Si quelqu'un avait conçu un régime de travail parfaitement taillé pour préserver le pouvoir du capital financier, on voit mal comment il aurait pu faire mieux. Les vrais travailleurs productifs sont impitoyablement pressurés et exploités. Le reste se divise entre une strate terrorisée de chômeurs – universellement décriés – et une strate plus large de personnes qui sont au fond payées à ne rien faire, à des postes conçus pour les amener à s'identifier aux perspectives et à la sensibilité de la classe dirigeante (cadres, administrateurs, etc.) – et en particulier à ses avatars financiers –, tout en nourrissant simultanément un ressentiment sourd envers quiconque accomplit un travail d'une valeur sociale claire et indéniable. De toute évidence, ce système n'a jamais été planifié de manière consciente. Il a émergé de près d'un siècle d'essais et d'erreurs. Mais c'est la seule explication au fait que, malgré nos capacités technologiques, nous ne travaillions pas tous 3 à 4 heures par jour.
David Graeber a ensuite développé ces idées en livre en 2018, Bullshit Jobs: A Theory. Dans cet ouvrage, il s'appuie sur des centaines de témoignages pour dresser une typologie précise en cinq grands profils.
Les larbins (flunkies) : leur rôle premier est de flatter l'ego d'un supérieur et de rendre visible son statut hiérarchique. Leur présence sert d'ornement ou d'attribut de pouvoir, sans utilité opérationnelle réelle. Exemples : réceptionnistes dont le standard ne sonne jamais, assistants de directeurs dont l'agenda est vide, grooms d'ascenseur.
Les porte-flingues (goons) : ces postes reposent sur une dynamique conflictuelle et n'existent que par mimétisme concurrentiel. Si aucun rival n'y avait recours, personne n'en ressentirait le besoin. Exemples : lobbyistes, téléprospecteurs insistants, spécialistes du marketing agressif, avocats d'affaires engagés uniquement pour intimider la partie adverse.
Les rafistoleurs (duct tapers) : leur fonction consiste à colmater manuellement les brèches causées par une organisation défaillante ou des outils obsolètes que la hiérarchie refuse de réparer à la racine. Exemples : employés passant leurs journées à copier-coller des données entre deux tableurs incompatibles, agents chargés d'apaiser des clients en colère après des pannes récurrentes déjà connues de la direction.
Les cocheurs de cases (box tickers) : leur mission sert de caution morale ou procédurale pour permettre à une structure d'affirmer qu'elle se conforme à une norme, sans aucune volonté d'appliquer les conclusions. Exemples : rédacteurs de chartes éthiques de pure façade, auditeurs internes produisant des rapports volumineux que personne ne lit, membres de comités d'évaluation symboliques.
Les petits chefs (taskmasters) : ils se divisent en deux sous-groupes. Le premier regroupe les cadres qui encadrent des équipes déjà pleinement autonomes (les subordonnés travailleraient tout aussi bien sans eux). Le second regroupe ceux qui, pour justifier leur propre poste, inventent constamment du travail factice pour occuper leurs salariés (élaboration de KPI sans portée pratique, réunions de cadrage superflues).
Pour Graeber, il ne faut pas confondre un emploi absurde avec un « sale boulot » (shit job) : les métiers pénibles, précaires ou peu valorisés (comme éboueur ou aide-soignante) sont indispensables et bénéficient d'une utilité sociale évidente. Le bullshit job, lui, est souvent exercé dans un bureau climatisé avec un statut correct, mais plonge le travailleur dans la violence psychologique de devoir faire semblant d'être utile.
Mais d'autres chercheurs se sont intéressés à la question.
La critique la plus remarquée est venue d'une équipe de sociologues de l'Université de Cambridge et de Birmingham (Magdalena Soffia, Alex J. Wood et Brendan Burchell) dans leur étude Alienation Is Not 'Bullshit': An Empirical Critique of Graeber's Theory of BS Jobs :
une ampleur surestimée : en analysant les données de l'Enquête européenne sur les conditions de travail (EWCS), ils ont constaté que seuls environ 5 % des salariés européens estiment que leur travail est inutile ou ne sert à rien, bien loin des 20 % à 40 % évoqués par Graeber.
le rôle du management toxique : selon eux, ce n'est pas la nature intrinsèque du métier (finance, droit, RH) qui rend le poste absurde, mais les conditions réelles de travail. Le manque d'autonomie, l'absence de reconnaissance et un encadrement dysfonctionnel créent un sentiment d'aliénation que les travailleurs traduisent par une impression d'inutilité.
En réponse à ces critiques, le sociologue suisse Simon Walo (Université de Zurich) a publié en 2023 l'article 'Bullshit' After All? Why People Consider Their Jobs Socially Useless :
l'impact avéré du secteur d'activité : en réexaminant les données américaines et en neutralisant les variables de management et de conditions de travail, Walo montre que les salariés travaillant dans les professions ciblées par Graeber (cadres administratifs, finance, marketing, vente) ont bel et bien une probabilité nettement plus élevée de juger leur emploi inutile à la société.
la spécificité des économies financiarisées : ses résultats suggèrent que la thèse de Graeber décrit particulièrement bien le modèle anglo-saxon ultra-financiarisé, où ces fonctions se sont massivement démultipliées.
Les économistes néerlandais Robert Dur et Max van Lent ont analysé un échantillon de 100 000 travailleurs répartis dans 47 pays (Socially Useless Jobs) :
le clivage public/privé : ils observent qu'environ 8 % des travailleurs considèrent leur travail comme socialement inutile et 17 % sont dans le doute. Ce sentiment grimpe à 11 % dans les entreprises privées contre 3 % dans le secteur public.
un coût psychologique avéré : l'étude confirme le diagnostic de Graeber sur la souffrance mentale : occuper un emploi perçu comme inutile est directement corrélé à une chute sévère de la satisfaction de vie et du bien-être psychologique.
En France, les travaux de Thomas Coutrot et Coralie Perez (Redonner du sens au travail, 2022) ont prolongé et nuancé l'analyse à partir des données de la Dares :
au-delà des cols blancs : alors que Graeber concentrait son regard sur les diplômés de bureau, les données françaises montrent que la perte de sens frappe durement les ouvriers et les employés d'exécution (caissières, aides-soignantes, agents de sécurité).
le travail empêché : plutôt que des emplois objectivement vides de sens, la souffrance provient souvent du « travail empêché » et des conflits éthiques générés par le « management par les chiffres » (KPI, reporting, protocoles rigides) qui empêche de réaliser un travail de qualité.
La thèse de Graeber a servi de catalyseur : elle a ouvert un champ d'études désormais central sur les pathologies du travail contemporain (perte de sens, bore-out, brown-out) et la déconnexion entre utilité sociale réelle et valorisation économique.
Le texte de Graeber est devenu viral en quelques heures en 2013 : il a simplement levé le voile sur un immense secret de polichinelle. Avant lui, beaucoup vivaient cette absurdité de manière isolée, en se demandant s'ils étaient les seuls à trouver leur quotidien professionnel totalement surréaliste.
Le décalage entre les discours managériaux sur la performance et la réalité de la vie de bureau relève souvent de la pure comédie : des réunions pour préparer la réunion suivante, des tableaux de bord conçus pour des supérieurs qui ne les consultent jamais, ou des processus entiers maintenus uniquement pour justifier l'existence d'un service.
Comme le soulignait Graeber, le plus destructeur n'est même pas le manque d'activité en soi, c'est l'obligation permanente de simuler l'utilité. Devoir faire semblant d'être débordé, ajuster sa posture dès qu'un responsable passe dans le couloir et passer ses journées à brasser du vent demande une énergie folle, avec en prime le sentiment d'un gâchis absolu de son temps.